Une mère parle à son enfant avec calme dans un salon.

Éducation des enfants : faut-il leur apprendre à se contenir ?

Faut-il apprendre à l'enfant à se contenir, au risque de réprimer ses émotions ? Ou tout accepter, au risque de l'abandonner sans cadre ? Entre refoulement, régulation émotionnelle et parentalité positive, cet article fait le point sur ce que la neurologie du développement et les recommandations pédiatriques actuelles nous disent vraiment.

Entre refoulement, limites et parentalité positive

Face aux tensions éducatives très présentes dans le débat public, les parents d’aujourd’hui se retrouvent souvent tiraillés entre des injonctions contradictoires. D’un côté, la crainte de voir grandir un « enfant-roi », tyrannique et incapable de supporter la moindre frustration. De l’autre, la peur de reproduire un modèle éducatif autoritaire, perçu comme violent ou écrasant pour le développement de l’enfant. Faut-il revenir à une éducation plus ferme ? Doit-on réhabiliter la notion de « refoulement », chère à certaines figures historiques de la pédiatrie comme Aldo Naouri, pour structurer l’enfant ? Ou bien les approches contemporaines, centrées sur la régulation émotionnelle et la bienveillance, offrent-elles une voie plus équilibrée ?

L’enfant-roi et la nécessité des limites

La critique de l’enfant-roi, souvent associée aux travaux d’Aldo Naouri, pédiatre français aux influences psychanalytiques, trouve un écho particulier chez des parents en quête de repères. Les positions d’Aldo Naouri ont suscité de nombreux débats. Elles sont ici abordées non comme un modèle éducatif à appliquer tel quel, mais comme un point de départ pour réfléchir à la place des limites, de la frustration et de l’autorité dans l’éducation actuelle. Selon cette approche, l’enfant ne doit pas être placé au centre absolu de la famille, et ses désirs ne doivent pas dicter la loi familiale. L’éducation implique nécessairement une forme de renoncement et de confrontation à l’interdit. La frustration, loin d’être une souffrance inutile, est perçue comme une expérience éducative normale et structurante.

Dans cette perspective, tout expliquer, tout négocier ou tout justifier risque de fragiliser l’autorité parentale et de laisser l’enfant seul face à des choix qu’il n’a pas la maturité d’assumer. Poser un cadre clair permet de restaurer une asymétrie nécessaire entre l’adulte, responsable et protecteur, et l’enfant en développement. Cependant, cette vision verticale de l’éducation soulève aujourd’hui des critiques, notamment lorsqu’elle tend à confondre la pose de limites sécurisantes avec une forme de domination ou de contrainte excessive sur l’enfant.

Du « refoulement » à la régulation émotionnelle

C’est ici que la notion de « refoulement » entre en jeu. Dans le vocabulaire freudien strict, le refoulement est un mécanisme de défense inconscient, consistant à repousser hors de la conscience une représentation insupportable. Toutefois, dans le langage éducatif vulgarisé, ce terme a souvent été employé pour désigner l’intériorisation de la loi et la capacité à différer ses pulsions. Si l’idée de fond a le mérite de rappeler que la vie en société exige de l’autocontrôle, l’utilisation du mot « refoulement » peut être ambiguë. Elle comporte le risque d’encourager la suppression émotionnelle, où l’enfant apprendrait à nier ses émotions, à se taire ou à se soumettre pour correspondre aux attentes des adultes. Les travaux sur la suppression expressive des émotions suggèrent que l’apprentissage consistant à nier ou supprimer systématiquement l’expression de ses émotions négatives peut être associé à des difficultés psychologiques et relationnelles [1].

Les approches contemporaines du développement de l’enfant parlent donc plus volontiers de « régulation émotionnelle » [2]. Cette compétence fondamentale, qui se construit progressivement grâce à la maturation cérébrale (notamment du cortex préfrontal) et à la qualité de l’attachement, ne vise pas à étouffer l’émotion, mais à apprendre à la moduler. L’objectif n’est pas d’empêcher l’enfant de ressentir de la colère, de la tristesse ou de la jalousie, mais de l’aider à ne pas transformer cette émotion en un comportement inadapté ou agressif.

Pour aller plus loin : Comprendre les mécanismes psychologiques complexes, comme ceux décrits par la psychanalyse, peut parfois éclairer nos réactions d’adultes. Pour approfondir ces concepts, découvrez notre article sur Jacques Lacan : comprendre sa psychanalyse. Par ailleurs, le développement des compétences de l’enfant débute très tôt, comme nous l’expliquons dans notre dossier sur le développement psychomoteur du nouveau-né le premier mois.

Infographie illustrant le développement du cerveau de l'enfant selon l'âge avec des rôles parentaux adaptés.
Le développement du cerveau de l’enfant et le rôle des parents à différents âges.

Ce que le cerveau de l’enfant peut (et ne peut pas) faire selon son âge

Avant de fixer des attentes, il est utile de rappeler que la capacité à se contenir n’est pas une question de volonté ou de caractère : elle dépend directement de la maturité cérébrale. Le cortex préfrontal, siège du contrôle des impulsions, de la planification et de la gestion des émotions, est l’une des dernières structures du cerveau à arriver à maturité — ce processus se poursuit jusqu’à l’âge adulte, sans âge-seuil précis [7].

Chez l’enfant de 2 à 3 ans, les crises de colère, les pleurs intenses ou les comportements d’opposition ne sont pas des caprices : ils reflètent une immaturité neurologique réelle. À cet âge, l’enfant ne peut pas encore « se calmer seul » sur commande. Le rôle du parent est avant tout de co-réguler — c’est-à-dire d’être lui-même calme et contenant pour aider l’enfant à redescendre en intensité. Poser une limite reste nécessaire, mais l’attente d’une obéissance immédiate et silencieuse est neurobiologiquement irréaliste.

Entre 5 et 7 ans, les capacités de contrôle inhibiteur progressent sensiblement. L’enfant commence à comprendre les règles sociales, à anticiper les conséquences de ses actes et à nommer ses émotions avec un peu d’aide. C’est l’âge où les explications courtes et concrètes portent leurs fruits, où la cohérence des règles entre les deux parents prend toute son importance, et où l’enfant peut commencer à participer à la réparation après un conflit.

À l’adolescence, la situation se complexifie à nouveau. Le cerveau limbique (siège des émotions et des prises de risque) connaît une poussée de maturation, tandis que le cortex préfrontal est encore en développement — ce déséquilibre, décrit par le modèle des « dual systems » de Steinberg, explique en partie l’impulsivité et la recherche de sensations fortes caractéristiques de cette période [7]. Le cadre reste indispensable, mais il doit évoluer vers plus de négociation et d’autonomie progressive, sous peine de provoquer des réactions de rébellion ou, à l’inverse, une soumission anxieuse.

Que disent les recommandations pédiatriques actuelles ?

Sur le plan scientifique et médical, les recommandations actuelles s’éloignent des extrêmes. Les recherches sur les styles parentaux, initiées par Baumrind et confirmées par la recherche ultérieure, montrent que les styles éducatifs trop autoritaires (rigidité sans chaleur affective) ou permissifs (chaleur sans règles) sont globalement associés à de moins bons résultats développementaux. Le style parental le plus favorable, qualifié de « démocratique » ou « authoritative », associe une grande chaleur affective, un soutien constant, mais aussi des règles claires, de la constance et des attentes adaptées à l’âge de l’enfant [3].

En France, ce changement de paradigme s’est traduit dans la loi. Depuis le 10 juillet 2019, le Code civil stipule que « l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques » [4]. Cette interdiction des violences éducatives ordinaires (VEO) déplace le débat : la discipline ne se discute plus seulement en termes d’efficacité, mais aussi en termes de droits de l’enfant et de protection de sa santé mentale [5]. Les recommandations pédiatriques internationales, comme celles de l’American Academy of Pediatrics (AAP) révisées en 2018, déconseillent fermement les stratégies disciplinaires aversives, incluant toutes les formes de punitions corporelles, les humiliations, les menaces ou les cris répétés, jugés inefficaces à long terme et potentiellement délétères [6].

Trouver l’équilibre : la discipline positive au quotidien

La parentalité positive, lorsqu’elle est bien comprise, ne consiste pas à dire « oui » à tout ni à laisser l’enfant livré à lui-même. Il s’agit plutôt d’une approche qui associe une relation sécurisante à une discipline non violente. Les limites restent absolument nécessaires, car elles constituent un cadre rassurant pour l’enfant. Cependant, ces règles doivent être prévisibles, cohérentes et accompagnées de conséquences proportionnées, sans chercher à humilier ou à faire peur.

Les deux dérives les plus fréquentes méritent d’être nommées clairement. Du côté autoritaire, un cadre rigide sans chaleur affective peut produire un enfant obéissant en apparence, mais qui n’a pas appris à comprendre ses émotions ni à les exprimer de façon adaptée — avec des conséquences possibles à l’adolescence ou à l’âge adulte. Du côté permissif, une bienveillance mal comprise, où chaque règle est négociable et chaque limite abandonnée face à la pression de l’enfant, prive ce dernier du cadre dont il a besoin pour se sentir en sécurité et se structurer.

Pour les parents, le défi est de taille, car la capacité d’un enfant à réguler ses émotions dépend en grande partie de la capacité de l’adulte à réguler les siennes (ce que l’on nomme la co-régulation). En pratique, lors d’une crise, une éducation contenante implique de savoir maintenir la limite tout en nommant l’émotion ressentie, puis d’attendre le retour au calme pour reparler de l’incident, en évitant toute humiliation. Comme le résume une formule souvent utilisée : « Je comprends que tu sois en colère, mais je ne peux pas accepter que tu frappes. » C’est un apprentissage progressif, tant pour l’enfant qui découvre la frustration que pour le parent qui cherche la juste distance.

En définitive, l’enfant n’a besoin ni d’être tout-puissant, ni d’être réduit au silence. L’éducation moderne cherche cet équilibre délicat : offrir une sécurité affective inconditionnelle tout en accompagnant l’enfant, avec respect et fermeté, dans l’apprentissage indispensable des limites de la vie en société.

Références

[1] J. T. Gross et J. Cassidy, « Expressive Suppression of Negative Emotions in Children and Adolescents: Theory, Data, and a Guide for Future Research », Developmental Psychology, vol. 55, no. 10, pp. 1938-1950, 2019. [2] R. E. Martin et K. N. Ochsner, « The Neuroscience of Emotion Regulation Development: Implications for Education », Current Opinion in Behavioral Sciences, vol. 10, pp. 142-148, 2016. [3] J. P. Louis, « The Young Parenting Inventory (YPI-R3), and the Baumrind, Maccoby and Martin Parenting Model: Finding Common Ground », Children, vol. 9, no. 2, 159, 2022. [4] LOI n° 2019-721 du 10 juillet 2019 relative à l’interdiction des violences éducatives ordinaires. Journal Officiel de la République Française, texte n° 1, 11 juillet 2019. Disponible sur : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000038746663/ [5] M. Palmer et al., « Violences éducatives ordinaires et accompagnement à la parentalité : enjeux actuels, dispositifs existants et perspectives », Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence, vol. 70, no. 5, pp. 240-249, 2022. [6] R. D. Sege et B. S. Siegel, « Effective Discipline to Raise Healthy Children », Pediatrics, vol. 142, no. 6, e20183112, American Academy of Pediatrics, 2018. [7] L. Steinberg, « A dual systems model of adolescent risk-taking », Developmental Psychobiology, vol. 52, no. 3, pp. 216-224, 2010 ; S. J. Blakemore et S. Choudhury, « Development of the adolescent brain: implications for executive function and social cognition », Journal of Child Psychology and Psychiatry, vol. 47, no. 3-4, pp. 296-312, 2006.


Article rédigé par le Dr Michel Bensadoun, L’auteur ne déclare aucun conflit d’intérêts concernant cet article.

Note : Cet article a été rédigé avec l’aide de l’intelligence artificielle, notamment pour l’assistance à la rédaction et à l’illustration. Le contenu a été soigneusement relu, validé et complété par l’auteur pour garantir sa fiabilité et sa pertinence.

Important : Cet article n’a pas vocation à remplacer une consultation médicale. Chaque situation est unique et nécessite une prise en charge individualisée.

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