Viol : l’impact psychologique de la justice
Quand la justice entre dans l’histoire intime
La justice n’est donc pas seulement une institution extérieure. Lorsqu’elle entre dans l’histoire d’un viol, elle entre aussi dans une histoire psychique. Elle demande à une personne de raconter, de dater, de préciser, de répondre, parfois de répéter. Elle peut offrir une reconnaissance, une protection, une sanction, une réparation financière ou symbolique. Elle peut aussi exposer à l’attente, au doute, à la confrontation, à l’incompréhension et parfois à une nouvelle blessure. C’est toute l’ambivalence de la procédure pénale : elle peut réparer quelque chose du lien social, mais elle ne répare pas mécaniquement le traumatisme.
La justice peut dire qu’une limite a été franchie ; elle ne peut pas, à elle seule, rendre au corps le sentiment immédiat d’être à nouveau en sécurité.
En droit français, le viol est défini comme un acte de pénétration sexuelle, ou un acte bucco-génital ou bucco-anal, commis sans consentement. Les informations publiques rappellent que le consentement doit être libre, éclairé, spécifique, préalable et révocable, et qu’il ne peut pas se déduire du silence ou de l’absence de réaction.1 Cette précision est essentielle, mais elle ne suffit pas à résoudre l’après-coup psychologique. Une fois les faits survenus, la victime doit souvent faire face à deux épreuves distinctes : vivre avec ce qui s’est passé, puis décider si elle peut ou veut le faire entrer dans le langage judiciaire.
Porter plainte : demander plus qu’une sanction
On imagine parfois la plainte comme une demande purement punitive. Dans la réalité clinique, elle est souvent plus complexe. Porter plainte peut vouloir dire : « je veux que quelqu’un entende ce qui m’est arrivé », « je veux que la responsabilité ne repose plus sur moi », « je veux que l’on reconnaisse que ce n’était pas un malentendu », « je veux empêcher que cela arrive à quelqu’un d’autre », ou simplement « je ne veux plus être seule avec cette réalité ».
Cette demande de reconnaissance est d’autant plus importante que beaucoup de viols surviennent dans des contextes où la victime elle-même doute, non pas parce que les faits seraient inexistants, mais parce que la violence ne correspond pas toujours au scénario social le plus caricatural. L’auteur peut être connu. L’interaction peut avoir commencé dans un climat d’intimité. La victime peut avoir été sidérée, dissociée, silencieuse ou incapable de résister. C’est précisément ce que l’article complémentaire d’Okimydoc, « Viol : le moment où tout bascule », permet d’éclairer : l’absence de résistance n’est pas un consentement, et un consentement initial ne vaut jamais pour toute la suite d’une interaction sexuelle.
L’absence de plainte immédiate ne doit donc jamais être interprétée comme une preuve de mensonge ou d’absence de gravité. Les sources sur le traumatisme sexuel rappellent que la révélation est souvent un processus, non un événement unique. La honte, la peur de ne pas être crue, la crainte d’être jugée, la relation avec l’auteur, la peur des représailles ou le besoin de reprendre d’abord un minimum de sécurité peuvent retarder ou empêcher le signalement.2 3 Le ministère de la Justice du Canada rapporte ainsi, dans le contexte canadien, que 83 % des agressions sexuelles n’étaient pas déclarées à la police dans l’enquête sociale générale de 2014.2 Ce chiffre ne doit pas être transposé mécaniquement à la France, mais il éclaire un phénomène constant : les violences sexuelles sont massivement sous-déclarées.
La plainte peut alors avoir une fonction psychique particulière. Elle transforme une souffrance privée en événement adressé à une institution. Elle ne garantit ni la condamnation, ni l’apaisement, mais elle peut déplacer la victime d’une position d’isolement vers une position où les faits sont au moins recevables, examinés, inscrits dans une procédure. Pour certaines personnes, ce passage est déjà une étape importante de la reconstruction.
Pourquoi certaines victimes renoncent à la procédure
Il faut aussi dire clairement qu’une victime peut renoncer à porter plainte, ou ne pas aller jusqu’au bout d’une démarche judiciaire, sans que cela signifie qu’elle ment, qu’elle exagère ou qu’elle doute nécessairement de ce qu’elle a vécu. Ce renoncement peut être une décision de protection. Après un viol, certaines personnes n’ont tout simplement pas l’énergie psychique d’entrer dans un processus long, incertain et exposant. Elles peuvent avoir besoin de dormir, de travailler, de s’occuper de leurs enfants, de préserver leur santé mentale, ou de ne pas replonger régulièrement dans le récit des faits.
La peur de la confrontation joue également un rôle majeur. Être entendue, relire son témoignage, imaginer une confrontation, recevoir des convocations, attendre une décision ou craindre les réactions de l’entourage peut sembler insupportable. À cela s’ajoute la peur de ne pas être crue, surtout lorsque l’auteur est connu, lorsque les faits se sont déroulés sans témoins, lorsque la victime a mis du temps à parler, ou lorsque son propre souvenir reste fragmenté. La volonté « d’oublier » n’est pas une preuve que l’événement serait mineur ; elle peut être une tentative de survie psychique, même si le trauma revient parfois sous forme de cauchemars, de flashbacks, d’évitements ou de symptômes corporels.
| Raison possible du renoncement | Ce que cela peut signifier psychologiquement | Ce que cela ne prouve pas |
|---|---|---|
| Fatigue psychique | La personne n’a plus assez de ressources pour supporter une procédure longue | Que les faits seraient inventés |
| Peur de la confrontation | L’idée de revoir l’auteur ou d’être questionnée réactive le danger | Que la victime serait incohérente |
| Peur de ne pas être crue | La honte et les mythes du viol anticipent un rejet institutionnel ou social | Que le récit serait fragile ou faux |
| Volonté d’oublier | Le psychisme cherche à réduire l’exposition au souvenir traumatique | Que l’événement n’a pas laissé de traces |
| Protection personnelle | La personne choisit de préserver sa sécurité, son travail, sa famille ou sa santé | Que la justice n’aurait aucune importance |
Ce point est essentiel pour l’entourage. Demander « pourquoi tu ne portes pas plainte ? » peut être vécu comme une nouvelle injonction, surtout si la personne se sent déjà coupable. Une question plus aidante serait : « de quoi as-tu besoin maintenant ? », puis éventuellement : « veux-tu être accompagnée pour connaître tes options ? ». La décision judiciaire appartient à la victime, dans le cadre du droit, mais la légitimité de sa souffrance ne devrait jamais dépendre de sa capacité à engager ou soutenir une procédure.
La procédure : raconter un événement qui a parfois détruit la capacité de raconter
Le dépôt de plainte est souvent présenté comme une démarche administrative. Psychologiquement, il est beaucoup plus que cela. La personne doit répondre à des questions intimes, donner des détails, préciser un déroulé, relire et signer un procès-verbal. Le ministère de l’Intérieur rappelle qu’un certificat médical n’est pas obligatoire pour déposer plainte, que la victime peut se rendre dans le commissariat ou la brigade de son choix, qu’elle peut être accompagnée par un proche, un avocat, une association ou un interprète si nécessaire, et qu’elle peut parfois demander à être entendue par un policier du même sexe.4
Ces garanties comptent, mais elles n’annulent pas la difficulté. Lorsqu’une personne traumatisée raconte, elle ne déroule pas toujours un récit parfaitement ordonné. La mémoire traumatique peut être sensorielle, discontinue, envahissante par fragments et absente à d’autres endroits. Le stress, la sidération, la dissociation ou la peur peuvent perturber la chronologie. Or la procédure judiciaire, elle, a besoin de dates, de lieux, d’actes, de mots, d’éléments matériels, de cohérence et de confrontation au contradictoire. Cette différence de logique crée souvent une tension douloureuse : le psychisme se protège parfois en fragmentant, tandis que la justice demande de reconstruire une séquence.
| Ce que demande la procédure | Ce que peut vivre la victime traumatisée | Risque psychologique |
|---|---|---|
| Situer précisément les faits | Mémoire fragmentée, trous, confusion temporelle | Se sentir suspecte parce qu’on ne se souvient pas « assez bien » |
| Répondre à des questions intimes | Honte, dégoût, peur d’être jugée | Reviviscences, retrait, inhibition du récit |
| Répéter le récit | Impression de revivre la scène | Épuisement, dissociation, évitement |
| Attendre les suites | Besoin urgent de sécurité et de reconnaissance | Angoisse, hypervigilance, sentiment d’abandon |
| Accepter l’incertitude judiciaire | Besoin psychique que les faits soient reconnus | Colère, désespoir, perte de confiance institutionnelle |
Cette tension ne signifie pas que la justice serait inutile ou illégitime. Elle signifie que la manière de recueillir la parole est décisive. Les pratiques dites « informées par le trauma » insistent sur un point simple : on peut enquêter rigoureusement sans traiter la victime comme une suspecte de mensonge. Le document de Justice Canada souligne que les approches policières classiques, centrées sur le soupçon, le test de véracité ou la chronologie immédiate, peuvent être inadaptées aux victimes de violences sexuelles et contribuer à une victimisation secondaire.2
La neutralité judiciaire est indispensable. Elle protège la procédure, la présomption d’innocence et la qualité de la décision. Mais neutralité ne veut pas dire froideur. On peut poser des questions précises sans humilier. On peut rechercher des preuves sans laisser entendre que l’absence de cri, de fuite ou de plainte immédiate serait suspecte. On peut respecter les droits de la défense sans reproduire les mythes du viol. C’est dans cet équilibre que la justice peut devenir moins traumatisante.
Ce que la justice peut réparer
La justice peut d’abord réparer quelque chose de la réalité. Beaucoup de victimes décrivent un sentiment d’irréalité après un viol : « Est-ce que c’est vraiment arrivé ? », « Est-ce que j’exagère ? », « Est-ce que j’aurais dû faire autrement ? ». Lorsqu’une institution accepte de recevoir la plainte, d’enquêter, de qualifier les faits et, parfois, de condamner, elle peut aider à sortir l’événement de la confusion intime. Elle dit, au moins potentiellement : ce qui s’est passé mérite d’être examiné, nommé, jugé.
Elle peut aussi réparer quelque chose de la limite. Le viol est une effraction du corps, mais aussi une effraction de la frontière entre soi et l’autre. Lorsqu’une décision judiciaire reconnaît qu’une limite a été franchie, elle réinscrit cette limite dans un ordre social. Cela peut être psychiquement structurant : la victime n’est plus seule à porter l’idée que son corps n’était pas disponible.
Enfin, la justice peut réparer quelque chose de la responsabilité. Dans le traumatisme, la honte se déplace souvent du côté de la victime. Elle se demande pourquoi elle n’a pas résisté, pourquoi elle a suivi cette personne, pourquoi elle a bu, pourquoi elle n’a pas crié, pourquoi elle n’a pas compris plus tôt. La procédure, lorsqu’elle est bien menée, peut contribuer à remettre la responsabilité à sa place : du côté de celui qui a imposé un acte sexuel non consenti.
| Fonction possible de la justice | Effet psychique possible | Condition nécessaire |
|---|---|---|
| Nommer les faits | Diminuer la confusion et l’auto-accusation | Employer des qualifications prudentes mais claires |
| Entendre la victime | Restaurer une part de dignité et de contrôle | Accueil respectueux, information, accompagnement |
| Enquêter | Montrer que la parole déclenche une action | Rigueur, délais explicables, suivi minimal |
| Juger | Produire une vérité judiciaire | Respect du contradictoire et des droits de chacun |
| Sanctionner | Réintroduire une limite sociale | Décision motivée, compréhensible, non humiliatrice |
Cette dimension rejoint ce que l’on appelle parfois la justice procédurale : le résultat compte, mais la manière dont la personne est traitée pendant la procédure compte aussi. Être informée, respectée, écoutée, accompagnée et traitée comme un sujet peut avoir un effet psychique protecteur. À l’inverse, être ignorée, interrompue, soupçonnée d’emblée ou laissée sans nouvelles peut aggraver le traumatisme.
Ce que la justice ne peut pas réparer
La justice ne peut pas tout. Même lorsqu’elle fonctionne correctement, même lorsqu’elle aboutit à une condamnation, elle ne supprime pas automatiquement les cauchemars, les flashbacks, l’évitement, l’hypervigilance, la honte, les douleurs corporelles, les difficultés sexuelles ou la perte de confiance. Elle ne rend pas l’avant. Elle ne garantit pas que l’auteur reconnaîtra les faits. Elle ne garantit pas des excuses. Elle ne garantit pas que l’entourage comprendra. Elle ne transforme pas un verdict en guérison.
Cette limite est parfois difficile à accepter, parce que la victime peut attendre du procès qu’il répare enfin tout ce qui n’a pas été réparé ailleurs : la solitude, l’incrédulité, le silence familial, la peur, la culpabilité. Or le procès n’a pas cette puissance. Il peut produire une vérité judiciaire, mais cette vérité ne contient jamais toute la vérité psychique d’un traumatisme.
| Niveau de vérité | Ce qu’il peut établir | Ce qu’il ne contient pas entièrement |
|---|---|---|
| Vérité judiciaire | Des faits établis selon la loi, la preuve et le contradictoire | La totalité de la mémoire traumatique et du vécu corporel |
| Vérité psychique | L’impact de l’événement sur le corps, la mémoire, l’identité et les liens | Une décision pénale objective à elle seule |
| Vérité sociale | La manière dont les proches et les institutions reconnaissent ou non la personne | La complexité du dossier et des règles de preuve |
Cette distinction est importante dans les deux sens. Une condamnation ne signifie pas que la victime devrait aller bien. Mais un classement sans suite, un non-lieu, une relaxe ou un acquittement ne signifie pas non plus que la souffrance psychique serait fausse. Cela signifie qu’une procédure, selon ses règles propres, n’a pas abouti à une condamnation. La justice pénale a besoin de preuves, d’un seuil de certitude, d’une qualification et d’un débat contradictoire. Le psychisme, lui, vit avec des traces qui ne se rangent pas toujours dans les catégories du dossier.
C’est pourquoi il est dangereux de faire dépendre toute la reconstruction de l’issue judiciaire. Si le verdict devient l’unique condition pour aller mieux, la personne reste psychiquement suspendue à un temps qu’elle ne maîtrise pas. La procédure peut être un pilier. Elle ne doit pas devenir l’ensemble de la maison.
Cette idée est probablement l’un des messages thérapeutiques les plus importants. Une victime peut avoir profondément besoin que la justice reconnaisse les faits, et ce besoin est légitime. Mais si toute la possibilité de se reconstruire est suspendue au verdict, la personne reste prise dans une dépendance douloureuse : dépendance à un calendrier qu’elle ne choisit pas, à des délais souvent longs, à une qualification pénale, à la disponibilité des preuves, à la mémoire des témoins, à la stratégie des parties, et à une décision qui peut ne jamais correspondre exactement à ce qu’elle attendait.
Il ne s’agit pas de dire qu’il faudrait renoncer à la justice pour aller mieux. Ce serait injuste et dangereux. Il s’agit plutôt de distinguer deux plans. La justice peut répondre à la question : « que peut-on établir, qualifier et sanctionner selon les règles du droit ? » La reconstruction psychique répond à une autre question : « comment puis-je reprendre possession de ma vie, de mon corps, de mon récit et de mes liens, même si la procédure est lente, incertaine ou incomplète ? » Ces deux plans peuvent se soutenir, mais ils ne doivent pas se confondre.
| Si la reconstruction dépend entièrement du verdict | Si la reconstruction s’appuie sur plusieurs piliers |
|---|---|
| La personne reste suspendue à l’attente judiciaire. | La procédure existe, mais elle n’est pas le seul lieu de réparation. |
| Un classement ou un acquittement peut être vécu comme une annulation totale de la souffrance. | Une décision défavorable reste douloureuse, mais elle ne définit pas à elle seule la réalité psychique. |
| Même une condamnation peut laisser un vide si elle ne produit pas l’apaisement attendu. | La reconnaissance judiciaire peut être accueillie comme un appui, sans être chargée de tout réparer. |
| Le temps du dossier organise toute la vie intérieure. | Le soin, les proches, la sécurité et les choix personnels reprennent progressivement une place. |
Le travail thérapeutique consiste souvent à redonner à la victime des espaces qui ne dépendent pas du dossier. Cela peut commencer très modestement : retrouver un sommeil moins envahi, comprendre ses réactions traumatiques, diminuer la honte, reprendre du pouvoir sur les situations quotidiennes, choisir à qui parler, restaurer un lien plus habitable avec son corps. Ces étapes ne remplacent pas la justice. Elles évitent que l’agresseur présumé, la procédure ou le verdict restent les seuls organisateurs de la vie psychique.
La justice peut reconnaître l’injustice subie ; la reconstruction commence quand la personne retrouve aussi des lieux de vie qui ne sont plus gouvernés par cette injustice.
Quand la procédure blesse une seconde fois
On parle de victimisation secondaire lorsque la réponse des institutions, des professionnels ou de l’entourage ajoute une blessure à la violence initiale. Dans les violences sexuelles, ce risque est particulièrement élevé parce que les mythes du viol restent puissants : une « vraie » victime aurait crié, fui, porté plainte immédiatement, donné un récit stable, évité l’auteur, conservé toutes les preuves, eu le comportement attendu. Ces représentations sont fausses, mais elles continuent à influencer la manière dont les victimes sont parfois écoutées.
Des recherches qualitatives sur les femmes dont le signalement d’agression sexuelle n’a pas été cru par la police décrivent des expériences d’insensibilité, de questions blâmantes, de manque d’enquête et d’absence de suivi. Les participantes espéraient aide et justice ; elles ont parfois rencontré une institution vécue comme incrédule ou indifférente.5 Là encore, il faut rappeler que ces données proviennent d’un contexte canadien et ne peuvent pas être généralisées telles quelles à tous les systèmes judiciaires. Mais elles décrivent un mécanisme clinique très reconnaissable : ne pas être crue par une institution peut réactiver la honte et renforcer l’idée que la victime est seule avec ce qui lui est arrivé.
La victimisation secondaire ne vient pas seulement des mots brutalement hostiles. Elle peut venir d’un silence, d’un manque d’information, d’une convocation mal expliquée, d’une attente interminable, d’une confrontation vécue comme imposée, ou d’une manière de questionner qui transforme la victime en personne suspecte de sa propre douleur. Elle peut aussi venir des proches : « pourquoi tu n’as pas crié ? », « pourquoi tu y es allée ? », « pourquoi tu portes plainte maintenant ? » Ces questions déplacent subtilement le centre de gravité : au lieu d’interroger l’acte imposé, elles interrogent la manière dont la victime a survécu.
Être crue ne suffit pas toujours à guérir ; ne pas être crue peut pourtant blesser une seconde fois.
Une justice réellement informée par le trauma ne consiste pas à croire sans enquêter. Elle consiste à savoir que le trauma modifie souvent la présentation de la personne : son récit peut être haché, son affect peut sembler plat, ses souvenirs peuvent revenir par fragments, son comportement peut paraître paradoxal. Ces éléments ne prouvent rien à eux seuls, ni dans un sens ni dans l’autre. Mais ils doivent empêcher les professionnels de confondre automatiquement incohérence apparente et mensonge.

La personne mise en cause ou condamnée : un impact réel, mais une place différente
Il faut aussi parler de l’impact psychologique de la procédure sur la personne mise en cause, sans créer de symétrie artificielle. Avant toute condamnation définitive, la prudence juridique est indispensable : une personne peut être mise en cause, entendue, gardée à vue, mise en examen, prévenue ou accusée selon les étapes, sans être encore déclarée coupable. La présomption d’innocence n’est pas un détail ; elle fait partie de l’État de droit.
Psychologiquement, l’accusation peut produire de l’angoisse, de la colère, de la honte, un sentiment d’injustice, un effondrement narcissique ou une défense massive par le déni. Lorsque la personne est condamnée, un autre travail peut commencer, mais il n’est pas automatique : reconnaître les faits, mesurer l’atteinte faite à l’autre, sortir des rationalisations, comprendre les mécanismes de domination, de contrainte ou de minimisation, accepter que l’acte ne soit pas réductible à une « erreur » ou à un « malentendu ».
Cette responsabilisation peut avoir une valeur sociale et thérapeutique, notamment dans les prises en charge spécialisées des auteurs de violences sexuelles. Mais elle ne doit jamais être confondue avec la reconstruction de la victime. La victime n’a pas à attendre que l’auteur comprenne pour commencer à aller mieux. Elle n’a pas à pardonner. Elle n’a pas à rencontrer. Elle n’a pas à participer à un processus restauratif si cela ne correspond ni à son besoin, ni à sa sécurité, ni à son rythme.
L’asymétrie doit rester claire : la victime vit les conséquences d’une effraction subie ; la personne condamnée doit répondre d’un acte commis. Les deux peuvent souffrir psychiquement dans la procédure, mais ces souffrances n’ont pas le même statut moral, clinique ni juridique.
La reconstruction ne se délègue pas au verdict
La reconstruction après un viol ne se réduit pas à la justice. Elle peut inclure la plainte, l’enquête, le procès ou la décision, mais elle implique aussi le soin, la sécurité, la présence des proches, la reprise du sommeil, la relation au corps, la sexualité, le travail, les études, les liens affectifs, la capacité à se sentir à nouveau sujet de sa vie.
Les données scientifiques disponibles soutiennent l’intérêt de plusieurs interventions psychosociales pour réduire les symptômes de stress post-traumatique et de dépression après un viol ou une agression sexuelle à l’âge adulte. Une revue Cochrane de 2023, incluant 36 études et 3992 participants, conclut que les interventions psychosociales peuvent entraîner une réduction importante des symptômes de PTSD et de dépression à court terme, tout en soulignant que la certitude des preuves reste limitée par l’hétérogénéité des études et les pertes de suivi.6 Une autre revue systématique soutient notamment les approches de type thérapie cognitive et comportementale, thérapie du traitement cognitif, EMDR, exposition prolongée et thérapie d’exposition narrative pour les symptômes traumatiques après agression sexuelle.7
Ces résultats ne signifient pas qu’il existerait une méthode unique ou obligatoire. Une personne peut avoir besoin d’abord de sécurité, de soins somatiques, d’un arrêt de travail, d’un accompagnement associatif, d’un soutien juridique, d’un traitement du sommeil ou d’une stabilisation avant d’aborder directement le trauma. Une thérapie efficace n’est pas seulement une technique ; c’est aussi un rythme, une alliance, une sécurité, une possibilité de reprendre du contrôle.
La reconstruction consiste souvent à déplacer progressivement la question centrale. Au début, elle peut être : « pourquoi je n’ai pas réagi ? » Puis elle devient : « comment mon corps a-t-il survécu ? » Ensuite : « comment reprendre ma place ? » La justice peut aider à répondre à la responsabilité de l’autre. Le soin aide à répondre à ce que l’événement a fait à soi.
Et la justice restaurative ?
La justice restaurative est parfois évoquée dans les violences sexuelles. Elle vise, dans certains cadres très encadrés, à permettre un échange entre personnes concernées par une infraction, avec des professionnels formés, sur la responsabilité, les conséquences et la réparation possible. Elle ne remplace pas la justice pénale et ne doit jamais être présentée comme un devoir moral pour la victime.
Dans le contexte des violences sexuelles, la prudence doit être maximale. Une rencontre avec l’auteur, même encadrée, peut être profondément déstabilisante si elle est proposée trop tôt, si elle est vécue comme une pression, si l’auteur reste dans le déni ou si la victime espère une reconnaissance que l’autre ne peut pas donner. Pour certaines personnes, un dispositif restauratif peut avoir du sens. Pour d’autres, il serait violent ou inutile. La règle doit rester simple : aucun pardon, aucune rencontre, aucune réparation symbolique ne doit être exigée de la victime.
Ne pas rester seul avec le temps judiciaire
Le temps judiciaire est souvent long. Le temps psychique, lui, est irrégulier. Il peut y avoir des semaines d’anesthésie, puis une convocation qui réactive tout. Il peut y avoir un mieux-être, puis une date d’audience qui fait revenir les cauchemars. Il peut y avoir une condamnation attendue, puis un vide. Il peut y avoir un classement et, malgré tout, une reconstruction possible. C’est pourquoi il est important de ne pas confondre l’évolution du dossier et l’évolution de la personne.
Porter plainte peut être une démarche nécessaire, légitime et structurante. Ne pas porter plainte immédiatement ne signifie pas que la personne ment, qu’elle renonce à toute justice ou que les faits sont moins graves. Certaines victimes ont besoin de temps pour se sentir capables de parler. D’autres ne porteront jamais plainte et auront malgré tout besoin d’être soignées, crues, protégées et accompagnées.
La phrase la plus juste est peut-être celle-ci : la justice peut reconnaître une atteinte ; la reconstruction consiste à ne plus laisser cette atteinte organiser toute la vie intérieure. Entre les deux, il faut des institutions qui sachent écouter, des proches qui sachent ne pas juger, des soignants formés au trauma, et une société capable de comprendre que le silence, le délai, la sidération ou la mémoire fragmentée ne sont pas des preuves contre la victime.
Si vous êtes concernée ou concerné
Si vous avez subi un viol ou une agression sexuelle, si vous doutez de ce qui s’est passé, ou si vous accompagnez une personne concernée, il est important de ne pas rester seul. En cas de danger immédiat ou d’urgence médicale, il faut contacter les services d’urgence : 15 pour le Samu, 17 pour police-secours, 112 pour l’urgence européenne, et 114 par SMS lorsqu’il est impossible de parler ou pour les personnes sourdes, malentendantes, sourdaveugles ou aphasiques.1 8
En France, le 116 006 est la ligne d’aide aux victimes portée par France Victimes. La plateforme numérique de signalement des violences sexuelles, sexistes ou conjugales permet également d’échanger avec des policiers ou gendarmes formés, 24 h/24 et 7 j/7.4 8 9
Cet article a une vocation informative et éducative. Il ne remplace ni une consultation médicale, ni un accompagnement psychologique, ni un conseil juridique individualisé.
Références
Article rédigé par le Dr Michel Bensadoun, L’auteur ne déclare aucun conflit d’intérêts concernant cet article.
Note : Cet article a été rédigé avec l’aide de l’intelligence artificielle, notamment pour l’assistance à la rédaction et à l’illustration. Le contenu a été soigneusement relu, validé et complété par l’auteur pour garantir sa fiabilité et sa pertinence.
Important : Cet article n’a pas vocation à remplacer une consultation médicale. Chaque situation est unique et nécessite une prise en charge individualisée.


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